Le pot de terre contre le pot de fer...

Ou comment la Mairie de Paris (et son bras exécutant Paris Habitat, principal bailleur social de la capitale) réussit à empiler toujours davantage de logements sociaux dans les quartiers périphériques de Paris.

Ou comment la loi du plus fort est toujours la meilleure… en matière d'urbanisme comme ailleurs.

Le recours de notre association contre le permis de construire visant à ajouter 150 nouveaux appartements sociaux a été débouté, et les nouveaux bâtiments sortent de terre, à grand renfort de béton.

Si vous nous lisez régulièrement, vous savez que notre petit quartier, essentiellement constitué d'ateliers modestes a été reconverti dans les années 1970 en habitations HLM. Comme dans beaucoup de projets urbains de l'époque, on a construit ici d'immenses ensembles, des barres et des tours de 12, 14 et même 18 étages, pour loger décemment des milliers de personnes. C'était moderne, neuf et pratique. Il y avait bien quelques soucis avec les petits voyous du quartier, qui venaient se droguer dans les escaliers, mais on a mis des codes aux portes et ça s'est arrangé.

Début 2000, avec les renouvellements des occupants, de nouvelles populations ont été installées dans les appartements vieillissants : les quartiers "chics" du XVème étaient devenus une cible de choix pour re-localiser les fauteurs de troubles des quartiers difficiles. Désoeuvrés, dé-socialisés, une partie des néo occupants installent leurs trafics usuels en toute liberté : pas de bandes rivales, pas de dealers à déloger, la mécanique est rodée et la gangrène s'installe.

Les anciens habitants détectent ces changements, les incivilités, les occupations de hall, les guetteurs installés à chaque coin de rue, les scooters qui font des va-et-vient incessants, les chiens d'attaque interdits, les bandes. Il n'y a plus de Police de quartier (plus de budget), les gardiens d'immeuble ont vieilli, n'ont plus d'autorité et sont dépassés.

Les habitants se terrent dans leurs appartements, ils ont peur et honte d'habiter ici : ils n'osent plus inviter leurs amis ou leur famille qui doivent passer au travers des contrôles d'accès mis en place par les dealers, dans les halls de leurs immeubles. S'ils protestent, ils sont insultés, molestés, harcelés. La cité des Périchaux devient Pericho sur Internet et surtout Twitter, où les trafiquants exhibent leur réussite insolente : vêtements de luxe, armes, voitures, filles... façon rapeurs US. Les dérapages se multiplient :

01/06/2012 - Bagarre au couteau dans le tramway porte de Brancion le 1er juin
20/06/2012 - Une jeune américaine est violée au bas d'une barre HLM, aux Périchaux, le 17 juin 2012
30/06/2012 - Coup de filet anti-drogue aux Périchaux, le 26 juin 2012
12/09/2012 - Un mineur agressé en sortant du métro Porte de Vanves
14/07/2012 - Incendie aux Périchaux pour le 14 juillet 2012
12/09/2012 - Un mineur violemment agressé au métro Porte de Vanves
01/02/2012 - Implantation caméras vidéo-surveillance
10/12/2013 - Trois voitures incendiées sur le parking rue des Périchaux
25/01/2013 - Expulsions de squatteurs - dealers en HLM rue des Périchaux
21/02/2013 - Des agents du GPIS roués de coups rue des Périchaux
13/04/2013 - Un collégien agressé au visage au collège Modigliani
05/10/2013 - W9, enquête d'action sur le XVème et les (jeunes !) délinquants des Périchaux
13/12/2013 - LeParisien : opération anti-drogue aux Périchaux

Il faut reconnaître qu'avec des taux de logements sociaux supérieurs à 60% en moyenne, c'est une poudrière : avec une telle densité et une telle concentration de population défavorisée, les problèmes s'accentuent vite. Les commerçants fuient le quartier, seuls restent les réparateurs de scooters, bruyants et polluants.

C'est dans ce contexte que la Mairie de Paris décide de faire du zèle : là où la loi impose 20% de logements sociaux dans les villes, elle fera mieux, et annonce 25%… mais il n'y a plus de place pour construire, Paris est déjà l'une des grandes villes les plus denses au monde. Les zones centrales historiques sont pleines à craquer, il ne reste des terrains que sur la périphérie.

Aucune importance : le Maire est pressé, les élections approchent… on construira partout : préemption de tous les terrains disponibles, tous les projets seront sociaux ou ne seront pas.

Ici, 150 nouveaux logements (très) sociaux sont annoncés à la place des bâtiments du laboratoire central des Ponts et Chaussés, boulevard Lefebvre, seules constructions aux alentours qui ne soient pas des logements sociaux, avec l'église Saint Antoine (d'après les chiffres 2008 de l'INSEE, 94% de la population sur la zone Iris d'implantation du projet habite en HLM, soit 3407 personnes sur 3613 plus de détails).

Le permis de construire est affiché

Les riverains n'en reviennent pas, il doit y avoir une erreur, et nous écrivons alors à l'édile.

Elle nous répond laconiquement

La loi ENL (engagement national pour le logement) de 2006 impose quant à elle que toutes les propriétés foncières et immobilières de l'Etat désaffectées ou qui n'ont plus d'usage soient mobilisées pour construire des logements sociaux qui manquent cruellement à Paris.
Comme vous le savez, la ville de Paris poursuit une politique active en matière de logement. L'une de ses priorités est bien de répondre aux objectifs de la loi SRU dès 2014 avec 20 % de logements sociaux dans la capitale.

(cliquer ici pour la réponse complète)

Le Directeur de Paris Habitat lui-même, qui nous avait diligemment reçus, nous a même lâché en fin de réunion :

"mais où voulez-vous que nous les mettions, ces logements sociaux, si on ne les construit pas ici ?"

Nous avons alors réuni nos économies, lancé une souscription dans le quartier, et organisé un recours contre le permis de construire, persuadés d'une méprise des architectes, persuadés que l'évidence de la situation de ce quartier ferait que ce projet serait immédiatement annulé. Faire appel à un avocat pour monter un recours coûte cher, plusieurs milliers d'euros, et dans un quartier social, c'est difficile de sacrifier 20€ sur les courses du marché...

La justice administrative est aveugle, les enjeux trop grands, beaucoup d'argent a déjà été investi dans le projet : au cours de l'audience, on a même entendu que les arguments concernant le taux de logements sociaux étaient très solides, mais qu'on risquait là de créer un précédent, une fameuse jurisprudence… Nous n'étions pas assez armés, pas assez riches (au sens propre) pour nous défendre correctement, pas assez menaçants, à l'inverse de certains autres quartiers où tous les projets de logements sociaux sont repoussés (cf par exemple).

Nous avons échoué, et nous sommes amers et en colère pour ce quartier, pour ses habitants, pour nos enfants. Quand les problèmes arriveront (c'est inéluctable, à nouvelle densification, nouvelles populations et nouveaux problèmes), nous ne dirons pas que nous avions prévenu, nous ne rappellerons pas au Premier Ministre son discours sur les ghettos et l'apartheid qui engendrent des monstres…

...nous continuerons à essayer de nous faire entendre.

http://www.brancion-brassens.org/2014-09-22-petition-quartier-tranquille

En savoir plus :
- Ian Brossat (PCF) veut 30% de logements sociaux à Paris http://www.batiactu.com/edito/la-ville-de-paris-enterine-son-plh-pour-au...
- Des mesures pour empêcher les recours contre les permis de construire : http://www.august-debouzy.com/fr/flash/00855-la-r-forme-du-contentieux-d...